Le Night Light

Le Night Light, à Saint-Servan. Bienvenue dans le sous-sol d’un Ukea. Petit hangar rectangulaire, murs noirs, banquettes sobres black and white, anguleuses comme des dominos aux arrêtes tranchantes. Les tables basses: des pavés froids taillés dans le même acabit. Ils appellent ça modern minimalist ou comment cracher du meuble industriel à moindre coût de production, vendu bon-marché pour combler les ménages de la classe moyenne qui feuillette La Reloute pour voir la tendance du moment. Les verres tumbler sont en plastique, comme le sourire des filles qui se déhanchent sur la piste. Des poupées sans charme dans un décor sans âme qui rivalisent en ondulant du bassin, prises de spasmes frénétiques. La musique: un boucan lourd. En provenance de sous une plaque d’égout ? C’est soirée zouk dans une discothèque dépourvue de chaleur. Sous mes yeux défilent des erreurs de casting. Un jeune noir fashion victime, faux diams clinquant à l’oreille, casquette posée sur le haut du crâne et T-shirt imbibé de parfum gaufrant ses pectoraux, joue la carte « ethnique » pour draguer. Paraît que les blacks ont le gène du rythme incrusté dans l’épiderme. Je l’observe massacrer un zouk. On dirait un dealer afro-américain du Michigan, tombé dans une danse rituelle chez les Massaï. Hilarant ! Ici, tout est dilué. Même le Coca, à la flotte. Ce n’est pas un additif au whisky, c’est pour le noyer. Ça vous rend un J&D savoureux comme une flaque d’urine, en moins corsé. Ce que je fous ici ? C’est à cause de Sandrine, ma collègue. Madame voulait danser, elle a changé nos plans. J’aurais préféré la dégustation de rhum dans les ruelles d’intra.
Marie La Prude, coiffée caniche, s’éclate comme une ado ayant la permission de minuit. Laurence la dévergonde sur le dancefloor. Moi, je prends racine sur la banquette avec Guillermo, le mari de Sandrine. Il parle fort mais je ne comprends rien à cause de la musique. Quelque chose sur son travail. Je fais mine de saisir. Conversation de meublage entre deux inconnus. Notre point commun : Sandrine. Il aime sa femme, je la désire. C’est son ensemble jupe anthracite à paillettes. Je n’ai pas supporté ! Pas de décolleté mais des jambes interminables sur des talons aiguille. Une vraie femme, pas une gamine. Elle jure dans cette ambiance juvénile « boum du collège ». Ce qu’elle dégage n’est pas sensuel, encore moins vulgaire. C’est érotique. Déjà dehors, lorsque je l’ai vu descendre du taxi, j’ai abdiqué… Elle vient s’asseoir près de nous après une danse, dépose un baiser sur la joue de son homme et se désaltère d’une gorgée de whisky. Guillermo entre dans un monologue à l’instant ou Sandrine croise ses cuisses que j’imagine mouvantes dans des draps de satin vermeil. J’ai décroché… La voix de Guillermo n’est plus qu’un bourdonnement d’insecte parasite qu’on voudrait écraser contre une vitre. Je la caresse du regard sous le nez de son mari. L’interdit…

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